Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Résidence partielle

Le mouvement entre plusieurs lieux dont j’ai parlé précédemment rend également possible ce qu’on peut appeler « rythme ». C’est que la question du lieu est également liée à la question du temps. La résidence partielle, on l’appelle aussi temporaire. Qu’est-ce qu’une résidence partielle ? La résidence partielle est une pratique résidentielle attachée à un service d’hébergement, qui offre aux enfants des séjours partiels. Cette pratique n’est pas une obligation, mais une possibilité encadrée par le droit des enfants et des familles. Un jeune habite principalement à l’Aubépine, car il le souhaite. En effet, ses parents sont décédés et le jeune garçon préfère ne pas aller dans sa famille d’accueil. Mais il est aussi possible qu’un autre enfant loge trois jours par semaine à l’Aubépine et le reste de la semaine dans sa famille ou chez ses familiers. Ce choix est possible si l’enfant et sa famille le désirent et si l’autorité mandante et l’Aubépine sont d’accord avec ce choix.

Voyons concrètement le rythme de l’hébergement d’Alice :

Ce rythme résidentiel a été décidé avec Alice, sa mère, son beau-père, son père, un membre du personnel de l’Aubépine et le directeur du SPJ. La question, ici, n’est pas ce qui est juste et injuste, et surtout pas qui est juste et injuste, mais comment on peut ajuster les rapports, les besoins, les regards et perceptions de chacun pour que tous les acteurs puissent construire une forme de vie vivable.

Pour réaliser l’ajustement entre ces multiples dimensions, il faut mettre à l’écart le plus possible la culpabilité qui hante les familles, la culpabilité qui survient souvent lorsqu’on s’imagine qu’on vit « différemment » que les familles jugées « normales ». Il est donc important de sortir du dualisme moral bon/mauvais. En effet, il est important de se rendre compte qu’il y a de multiples manières de construire une relation. Il n’y a pas une seule « bonne » manière. L’important, c’est que chacun se sente suffisamment respecté pour pouvoir construire une forme de vie vivable.

Pour se donner un temps de repos, Alice et sa famille ont choisi de s’appuyer sur l’Aubépine en tant que lieu tiers. Ce moment d’arrêt est important pour que les deux milieux de vie qu’elle essaie de construire avec sa mère, son beau-père et son père puissent mieux s’articuler. En effet, ses parents se sont séparés depuis longtemps et ils ne communiquent quasiment pas. Il est donc important de rendre faisable le passage entre les deux milieux de vie. En même temps, ses parents vivent depuis un certain temps une grande pauvreté matérielle, mais aussi des difficultés affectives. Il faut donc que l’Aubépine offre à Alice le calme nécessaire pour qu’elle ne soit pas constamment exposée aux problèmes de ses parents.

Lisette, une fille de 11 ans, est en train de construire le rythme résidentiel grâce à son réseau. Sa mère est décédée, suite à un accident, et son père ne sait pas s’occuper d’elle, à cause de divers problèmes dont une addiction à l’alcool. Or, ce n’est pas parce que ses parents ne savent plus accueillir Lisette qu’elle ne sait pas créer son propre rythme résidentiel. Elle a une grande sœur à qui elle est attachée. Elle a également une famille éloignée dont, notamment, son oncle. Voici ce que disent Lisette et Margaux :

Lisette : Je préfère être dans ma famille (sœur, oncle…) pendant le week-end. Ce n’est pas que je m’ennuie au foyer, mais je préfère profiter des moments avec mes familières aussi. Je ne les vois pas pendant la semaine, donc c’est normal. Je dois continuer de faire le lien avec elles.

Margaux (éducatrice) : Un des souhaits de Lisette est qu’elle puisse aller chez toutes les personnes qui gravitent autour d’elle. Par exemple, aller lundi et mercredi chez sa sœur, mardi chez son tonton, et jeudi et vendredi à l’Aubépine. Les week-ends, chez encore un autre membre de famille. Toujours en gardant des séjours à l’Aubépine.

Même si le séjour chez un membre de sa famille élargie ne fonctionne pas, ce n’est jamais grave, car elle pourrait retourner à l’Aubépine et questionner un nouveau rythme résidentiel. Sa référente, Margaux, est toujours là pour réfléchir à un meilleur ajustement avec Lisette et les siens. L’Aubépine reste comme son repère stable, qui lui donne la force d’aller dehors. En effet, nous devons être attentifs à ce que la pratique de la résidence partielle ne produise pas l’effet de morcellement chez les enfants à cause d’un manque de repères. Pour cela, l’Aubépine garde toujours disponible la chambre de l’enfant, même si celui-ci n’y loge qu’une fois par semaine. En ce sens-là, l’Aubépine est comme un abri, peu importe les disputes, les conflits, voire l’abandon que subissent les enfants :

Dans mon château fort, dans mon château fort, je suis à l’abri. Je rentre et je sors par le pont-levis. Dans mon château fort je suis à l’abri oubliant dehors tous mes ennemis. Je vois du donjon les points cardinaux et comment courent les chevaux. Les grands chevaliers de France vont participer au tournoi ce soir…1

Lisette

Pour tous les enfants, il importe d’avoir un abri comme un château fort où ils peuvent rentrer et sortir. C’est ce mouvement que Lisette est en train d’apprendre pour créer son lien avec les autres tout en étant attentive à ses propres besoins.

Pour moi un bon lien, ça n’existe pas (comme un Objet). Je sais que je ne sais pas ce que c’est. Mais pour moi ce n’est pas se voir tout le temps. Ce n’est pas non plus ne jamais se voir, ne pas être du tout avec l’autre. C’est quelque part entre les deux, et ça change au fil du temps. Et pour certaines personnes, un bon lien c’est un lien omniprésent. Pour d’autres, c’est l’absence. Pour le lien entre les âmes, ce qui compte pour moi, c’est quand quelqu’un compte pour moi. Qu’il soit vivant ou mort. Vivant ou chose. Toi tu comptes pour moi. C’est tout. En SRG, je trouve qu’il y a de ça. Aider l’enfant à vivre une relation avec ses parents, qui ne soit pas « tout le temps avec les 2 », ou avec des minutes calculées chez papa, puis chez maman. Il faut trouver un équilibre, sans penser à compter les minutes, mais bien à compter l’harmonie et l’énergie de chaque moment de l’enfant avec ses parents et les autres. Que chaque moment de relation soit de qualité. Et on n’y arrive pas toujours en se voyant plus. Parfois, c’est en se voyant moins. Ou autrement. Ou en arrêtant de se voir puis on se rend compte du besoin, ou pas. Nous sommes un peu, dans notre relation de « travail », en train d’expérimenter la recherche d’équilibre2.

L’ajustement des relations, c’est avant tout pour rétablir le rythme vivant qui est souvent perturbé chez les enfants et leurs familles. Dans cette pratique de résidence partielle, les familles ne disparaissent pas totalement de la vie des enfants. Inversement, les enfants ne disparaissaient pas totalement de la vie des familles. L’Aubépine aide à créer un mouvement fluide entre l’apparaître et le disparaître.

1 Une poésie de Lisette. Elle a été récitée dans le concours des talents organisé à l’Aubépine le 20 avril 2021.

2 La parole de François.

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