Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Mouvement

Dialogue avec François, directeur

François : J’ai pensé ce matin au mot « place ». On en parle tout le temps dans notre secteur. Le placement des enfants, la place de la famille, la place de la mère ou du père, la place de notre fonction… C’est quoi tout ça ? Je pense à la place d’un village. Mais je veux dire aussi qu’un lieu appartient au monde, un endroit où tout le monde peut trouver sa place.

Ne pas avoir de place, ce n’est pas être placé. Or, les gens pensent que c’est être placé : un enfant est placé, car l’enfant n’avait pas de place. C’est cette idée qui me fait mal. Ce matin, j’ai écrit : prendre une place chaque moment. Ça reste en mouvement. Si on oublie que ça peut changer et que ça reste ouvert, ça peut provoquer des choses compliquées. Avoir une place pour s’assurer, on en a besoin. Mais cette sûreté peut aussi poser des problèmes. Dans la relation, la place change aussi. Tu deviens un papa pour tes enfants, mais tu restes un ami avec tes amis. Tu deviens un collègue avec un autre. Pour une même personne, ça peut changer aussi. La place change toujours, ça dépend des relations que tu as avec les autres, aux yeux des autres, et c’est ça qui est intéressant. J’aime bien garder la liberté du mouvement et de l’ouverture.

Dans notre boulot, c’est vrai qu’on compte 15 jeunes, car il y a 15 lits ici. Ça compte objectivement ces places-là. Mais il faut aussi rappeler que compter, c’est aussi conter. Quand je raconte une histoire, il y a mille manières de la raconter. Il y a une place pour que les jeunes se sentent bien à un moment. Pour le moment, tu as une place ici entre les autres, quand tu en as besoin. On est là pour toi.

Pour les travailleurs, ça pose la même question. Martin, pendant le Covid, avait sonné pour travailler ici comme bénévole. En effet, il devait se confiner à la maison. Quand une place a été ouverte pour engager un travailleur, j’ai pensé tout suite à lui, car son contrat de l’AMO est terminé et c’était chouette qu’il soit venu ici. J’ai bien aimé son mouvement.

Le travailleur placé. Être figé à ta fonction. Tu as travaillé pendant 25 ans comme éducateur, j’ai tout le respect pour ça. Mais si tu sais ce que tu fais, là je ne suis pas d’accord. Tu as toujours fait comme ça et tu sais tout. Ça, ça ne va pas. Je pense qu’il faut continuer de dire que je ne sais pas. Je travaille depuis 8 ans comme directeur, ce n’est rien 8 ans, en plus je ne sais pas ce que veut dire être directeur, mais j’espère que je ne deviendrai jamais quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Si le travail du directeur est administratif, s’il faut toujours être dans un bureau, alors cette place de directeur, je ne veux pas la prendre. Je ne me sentirais pas en train de travailler. Je dois prendre du temps avec les enfants, les familles et avec mes collègues. Bien sûr, je dois occuper le bureau du directeur, c’est important qu’il y ait ce lieu pour reconnaître que cette place de directeur existe dans l’institution. Si tu veux parler avec un directeur, tu peux fermer la porte, et tu sais parler. Mais ce n’est pas que ça. Moi, tant que ça ouvre, c’est très bien. Si le travail de directeur devient un travail placé, une routine, j’ai peur d’oublier que je n’ai plus de temps pour ne pas faire des choses chouettes. Si j’ai une bonne place, si je suis bien placé, alors là, je dois partir. Je veille à ne pas me fermer, mais plutôt à m’ouvrir. Tant que c’est possible de faire autre chose que ce que l’on sait déjà, c’est bien.

L’institution placée. Ça aussi. On sait ce qu’on fait depuis toujours. Chaque institution fait ce qu’il faut faire. Ça, je trouve que ça ferme aussi notre travail, notre dynamique et notre réseau. L’association doit maintenir une ouverture. Oui, on prend une position en ce moment, mais si on ne bouge plus et si on ne fait que répéter, on ne travaille plus vraiment. Même pour nous améliorer, il faut avoir une ouverture. On doit continuer de poser des questions.

J’ai donc opposé la place aux mouvements.

Saki : L’enfant placé, le travailleur placé, l’institution placée. Il y a là une série de problèmes qui concerne ce qu’on peut appeler la « fixation ». Le mouvement, c’est la vie en soi. Tu ne dois pas faire mourir l’enfant, le travailleur et l’institution.

Je suis d’accord avec toi. Mais, du coup, je veux introduire une contradiction pour que notre pensée soit en mouvement. Je pense que tu dois d’abord bien connaître ton métier. Il y a des travailleurs qui n’effectuent pas leur travail. Si une assistante sociale, qui doit être proche des jeunes, ne fait que son travail administratif, ça ne va pas. Si un directeur ne sait pas décider, ça pose des problèmes. Ou si je n’aime pas chercher et écrire, je ne dois pas être chercheuse. Mais une fois que tu assumes la responsabilité de ton métier, il faut rester ouvert. En effet, il y a mille manières différentes d’être directeur : ce point est important si on veut être un bon directeur.

Il a y aussi un autre problème que j’aimerais poser : c’est de ne pas pouvoir se reconnaître et s’identifier lorsqu’on est dans une totale « ouverture » qui, de ce fait, n’est pas une vraie ouverture, mais une sorte de désert vide. Pour marcher, il faut que la terre ne bouge pas, sinon tu ne sais pas marcher. Sans avoir un point fixe, la vie ne devient-elle pas angoissante ?

François : Surtout pour aider les enfants, il faut avoir une certaine « bonne place ». Car si un travailleur n’est pas bien dans sa peau, c’est très compliqué d’aider les enfants. Mais dans l’aide à la jeunesse, c’est encore difficile que la porte de l’institution soit ouverte. Ce n’est pas une chose si évidente d’accueillir des bénévoles, des volontaires extérieurs, de travailler en réseau ouvert avec d’autres services intra et extra-sectoriels au jour le jour, de mettre le travail pratique, manuel, créatif et culturel, lui aussi, dans le champ de nos actions quotidiennes. Mais, du coup, il faut insister beaucoup sur cette ouverture pour créer un mouvement.

Quand tu regardes ce que l’on dit sur les enfants « placés », il n’y a pas beaucoup de choses positives. Le discours est négativement surchargé. C’est très souvent triste, horrible, pitié… Très tôt, j’ai pris une position pour refuser tous ces discours-là. Il faut ouvrir l’institution et nous-mêmes. La porte ouverte pour les jeunes est quelque chose qui m’intéresse vraiment.

Saki : Quelle est la différence entre une vraie ouverture et une ouverture fausse, artificielle ? Je te pose cette question d’une manière innocente. Parfois, j’ai l’impression qu’on peut cacher des problèmes quand on veut être vite « positif ». C’est normal que les êtres humains souhaitent éviter les difficultés. En plus, dans certains cas, les problèmes sont vraiment compliqués, ils touchent à la question de la vie et de la mort. Mais nier ces problèmes pour regarder uniquement le côté positif, c’est quelque chose de plus problématique, selon moi.

François : Je pense aussi qu’on peut comprendre l’ouverture, au moment où la situation est vraiment difficile. Quand un gamin frappe un autre gamin. Quand un gamin a subi une violence au sein de sa famille, car malheureusement elle n’avait pas à ce moment-là la compétence d’élever son enfant, à cause de beaucoup de facteurs. Accueillir ces gamins-là avec tous ces problèmes, sans les nier, ni les juger ou quoi que ce soit, ça exige du travail sur notre ouverture. C’est compliqué, parfois il faut du temps.

Mais, tu vois, dans l’hébergement, le poids du « placement » des enfants est parfois tel que cela se lit sur les visages, sur les corps et sur les déplacements des éducateurs. Alors travailler dans un lieu de « placement », où on n’oublie pas de chanter, de colorier, de rire, de travailler avec légèreté c’est une position, mais l’objectif n’est pas d’obliger tout le monde à rire, à bouger ou à « être positif ». Là, nous devons être attentifs et calmes : ce n’est pas une énergie unique, c’est juste une énergie disponible, qui doit veiller à laisser la place à toutes les autres, que chacune se nourrisse des autres.

Saki : Comment peut-on se retrouver quand on s’élance vers la nouveauté ? Le risque de l’innovation c’est de se perdre, de ne pas se reconnaître. On commence mille trucs et on peut aussi vite s’arrêter sans les terminer. Comment créer un fil, une continuité dans l’existence ?

François : Selon moi, il faut suivre notre propre désir et notre propre intuition. Ce n’est pas les autres qui te disent ce que tu dois faire. Si tu suis les autres, tu vas te perdre, car ce n’est pas ce que tu voulais devenir. En fait, si toi tu ne t’engages pas dans un truc à cause du fait que tu te sens obligé de faire une autre chose imposée par les autres, ton énergie ne circule pas bien. On devient malade comme ça. L’énergie peut aussi se détruire. Tu dois rester suffisamment libre pour que ton énergie fonctionne bien.

Saki : Ajuster l’énergie de chaque jeune, chaque famille et chaque travailleur, pour qu’elle fonctionne suffisamment librement, ça doit être un grand travail.

François : En tout cas, on peut y réfléchir. Quand ça coince, il y a toujours moyen d’en parler, de trouver des solutions, pour que la situation s’améliore. On dit quelquefois qu’on n’y arrive pas, mais non, je n’ai jamais vu qu’on n’arrive à rien du tout. C’est aussi pour trouver des solutions qu’il est nécessaire d’être ouvert. Si tu t’enfermes, tu ne trouveras pas une autre idée.

Je reviens à la question du fil de l’existence. J’ai été à fond au Patro, dans un mouvement de jeunesse. J’y étais un enfant, un animateur, un formateur, un vice-président. J’ai fait plein d’énergie là-bas. Quand j’ai commencé, notre Patro avait 60 enfants et, à la fin, quand j’ai arrêté, il y avait 200 enfants. Maintenant, il y a 400 enfants. C’est simplement pour te dire qu’il y avait une énorme énergie. J’ai appris là-bas beaucoup de choses. Et j’ai appris aussi que nous ne faisons jamais la même chose. Même lorsque quelqu’un ne fait rien à un moment donné, dans un autre moment, il fait quelque chose d’autre. Mon ami dormait parfois le matin, moi j’aimais bien être levé tôt pour nettoyer, par exemple. Maintenant, lui, il est boulanger et, quand je me lève, il travaille déjà depuis des heures ! J’ai appris à travailler en équipe, construire des idées, les réaliser en équipe. Après avoir quitté le Patro, j’ai fait beaucoup d’animations et de formations pour et avec les enfants. Et puis, j’ai fait le truc de caravane avec mon pote, le cirque. Par ailleurs, j’ai été à fond dans le foot et la musique. On a fait de la musique, la fanfare. Le point commun, c’est faire des choses à partir de rien avec des énergies pour construire quelque chose ensemble, avec les autres.

Mais ce à quoi il faut faire attention, c’est que l’énergie peut se retourner contre soi-même.

Quand tu veux vraiment faire quelque chose avec ton énergie, cette idée que tu as va être d’abord refusé par les autres, et puis, tu la défends pour la réaliser. Ceux qui ont refusé ton idée commencent à entretenir la même idée et puis la partagent. L’idée évolue, et puis l’énergie devient très grande. Mais après, cette même idée peut se retourner aussi contre celui qui s’est battu pour elle.

C’est pourquoi il faut parfois soigner les énergies. Il faut les calmer aussi quand elles sont trop débordantes. On défend beaucoup l’ouverture, et c’est notre posture, mais il faut aussi faire attention. Par exemple, on voulait faire un accompagnement, en nous appuyant sur un type ouvert, pour une mère et une jeune : leur faire rencontrer un poney. Shirley, l’une de nos éducatrices, a eu cette idée, vraiment chouette. Je suis le premier à accepter ça. C’était chouette aussi que la jeune et la mère souhaitent cet accompagnement, alors que cette mère a été très souvent absente. Elle est juste venue une fois ici il y a trois ans. Mais on ne pouvait pas directement aller faire du poney. Il fallait passer par la case du mandat. Donc il fallait d’abord les rencontrer ici, pour en parler et écrire au SAJ, et puis le lendemain rencontrer le poney à l’extérieur. Il fallait faire ce détour pour redéfinir le cadre. C’est administratif, ça prend du temps, mais ça nous aide pour que l’énergie n’explose pas. Il faut toujours avoir un certain cadre, non pas pour détruire l’énergie, mais pour bien l’investir. Pour cela, Stéphanie, la coordinatrice, surveille les cadres, et elle le fait très bien. Mais il ne faut pas oublier aussi que, dans notre agrément, si tu respectes certains cadres de travail, tout est possible. On peut faire beaucoup de choses.

Saki : Je pense que le mouvement fonctionne grâce à une délimitation suffisamment bonne. La manière dont on crée cette délimitation doit être souple et libre. Comme tu le dis, la délimitation existe pour que tes idées se réalisent et pas pour les tuer. Elle ne doit pas être comme une porte fermée à clé, mais comme une fenêtre. Et quand tu regardes par la fenêtre, il doit y avoir un paysage à contempler. Il ne faut pas que la fenêtre donne sur un vide. Il faut aussi avoir une pluralité de lieux où tu peux librement partir. Et à l’intérieur, tu peux revenir quand tu en as besoin pour te reposer et bien te soigner. Je pense que c’est cet aller-retour qui rend possible le mouvement.

Je voudrais que notre dialogue reste toujours ouvert. Pour terminer, j’aimerais bien orienter notre dialogue vers une autre question à laquelle je n’ai pas encore de réponse. Nous avons parlé d’un équilibre entre l’excès et le manque. Ce point est très important. Je pense maintenant qu’il est intéressant de penser comment le changement de fond est possible. Par exemple, quand les relations d’une famille ou de l’équipe d’une institution ne fonctionnent pas, la question n’est peut-être pas de trouver un équilibre à l’intérieur du système. La question est plutôt comment le système peut se transformer. La première chose qu’il faut faire, comme tu viens de me le dire, ce serait de sortir des scénarios déjà écrits.

Pour que l’on puisse changer les scénarios déjà faits, il est important de garder un rapport à l’ouverture des possibles. Je pense sincèrement que, dans l’équipe, vous êtes déjà en train de créer de nouveaux scénarios que l’on ne retrouve pas ailleurs. Comment peut-on ouvrir le champ des possibles ? Comment peut-on faire les choses autrement qu’on a l’habitude de les faire ? Ces questions restent, à mon avis, à jamais toujours ouvertes.

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