Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Musique

J’ai parlé de la création d’un rythme de résidence lorsqu’on se déplace entre plusieurs lieux. Or, ce rythme propre à la philosophie de la résidence partielle entretient un rapport profond avec la musique.

La pause fait partie de la musique. La résidence fait partie de la musique. Savoir se taire ; Savoir chanter une note. Savoir rester longtemps sur une note, puis passer à une autre note. Puis se taire de nouveau1.

En effet, la musique est un excellent média pour apprendre le rythme et le mouvement d’apparaître et de disparaître, d’aller et de venir, d’être présent et absent. La musique nous apprend et nous aide à nous approprier ces mouvements primaires qui caractérisent notre vie. Le soleil se lève et se couche. Les vagues viennent et s’en vont. La faim vient et s’en va. Le sommeil vient et s’en va. Apprendre le rythme de la respiration est indispensable pour nous les vivants. L’excitation et le calme ressentis dans le corps de l’enfant sont encadrés par la présence et l’absence de l’adulte qui s’occupe de lui.

Certains enfants de l’Aubépine n’ont pas eu l’occasion vivre suffisamment longtemps ce mouvement rassurant et régulier de l’apparaître et du disparaître. Certaines mères, par exemple, ne savaient plus s’occuper de leurs enfants âgés d’un an. Certains pères ont disparu de la vie des enfants à cause de la pauvreté ou de souffrances innommables. Parfois, les parents ne savent pas se retenir pour ne pas envahir les enfants avec leurs problèmes. Ils deviennent trop présents. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser ces parents. Mais lorsqu’il y a trop d’angoisse et de haine dans l’ambiance d’une famille, le milieu peut devenir invivable.

Un jour, Élisabeth, une résidente de 8 ans séjournant à l’Aubépine, a créé une poésie portant le titre Des Lézards. En effet, elle en avait beaucoup vu à l’Aubépine et avait peur d’eux. Ça nous déstabilise, les lézards ! il est difficile de maîtriser le mouvement des lézards. Ils bougent d’une manière irrégulière et on dirait qu’il n’y a pas de mesure qui rend possible la création d’un rythme :

Un jour j’ai trouvé un lézard devant la porte,

Mais les lézards moi ça m’insupporte !

Alors j’ai couru de l’autre côté,

Mais il y avait un autre lézard caché

Alors je suis allée au fond de la rue

Mais il y avait plein de lézards tout nus

Après j’ai couru dans la forêt

Et les lézards m’encerclaient

C’est la journée des lézards

Il y a des lézards du matin au soir

Mais maintenant que j’ai vu tous ces lézards

Je connais toutes leurs histoires

C’est la journée des lézards

Il y a des lézards du matin au soir

Les lézards c’est des stars !2

Élisabeth

La poésie d’Élisabeth résonne bien avec une autre poésie également nommée Le Lézard de Francis Ponge, un poète français :

Le LÉZARD dans le monde des mots n’a pas pour rien ce zède ou zèle tortillard, et pas pour rien sa désinence en ard, comme fuyard ; flemmard, musard, pendard, hagard. Il apparaît, disparaît, réapparaît. Jamais familier pourtant. Toujours un peu égaré, toujours cherchant furtivement sa route. Ce ne sont pas insinuations trop familières que celles-ci…3

Ces deux poètes – Élisabeth et Ponge – témoignent du mouvement du lézard comme de quelque chose de difficile à saisir : apparaître, disparaître et réapparaître, comment articuler ces mouvements ? Ponge reste un observateur neutre, alors qu’Élisabeth exprime, à travers sa poésie avec les lézards, une histoire qui parle de la menace d’intrusion dont elle a également parlé aux éducateurs. La cause pourrait en être le traumatisme de l’abus sexuel qu’elle a dû subir ou bien les problèmes des adultes qu’elle ne sait pas maîtriser. En tout cas, la jeune fille essaie de surmonter sa peur de l’intrusion : elle essaie de communiquer avec les lézards, d’écouter leur fable. Et puis, elle crée un rythme musical pour apprivoiser l’irrégularité des mouvements des lézards. Elle a aussi chanté sa poésie en jouant du piano et en essayant de trouver un accord avec sa propre voix.

En effet, un piano se situe dans la salle des familles de l’Aubépine, colorée en vert émeraude. Les familles peuvent y passer du temps avec leurs enfants. Élisabeth demande régulièrement à François, le directeur-musicien de l’Aubépine, de jouer du piano ou de l’accordéon pour qu’elle puisse aussi chanter.

Manu, un jeune garçon, aime aussi chanter. Il a une voix exceptionnelle. Quand il chante devant sa mère lorsqu’elle lui rend visite, Manu se reconnecte à sa mère et partage son rythme avec elle. Bernard, lui, aime jouer à la guitare. Il est aussi DJ lors de festivals à Havelange.

La musique aide les jeunes à exprimer ce qui est difficile à dire en mots. C’était le cas de Sarah. Avec un rythme musical, il lui a été plus facile de raconter sa vie. Ainsi, elle a chanté un rap :

Tu sais j’vais pas te raconter ma vie

À l’âge de 3 ans on m’a déjà trahie

Balancée de foyer en foyer

Je voulais juste me poser

Et maintenant je fuis

En essayant de bâtir ma vie

Déscolarisée

Je veux me faire suivre tu sais

C’est dur quand tu veux t’en sortir

Sur le chemin j’ai vécu la crise

Entre l’abus et le week-end

Tu sais je n’ai pas voulu tout ça

Mais ma mère n’a jamais bougé le petit doigt

Entre les coups et les insultes

Je n’avais rien à dire

Je ne cherchais pas la gloire ni le succès

Je demandais juste un peu de respect

Et regarde aujourd’hui

Ils m’ont tous mis en galère

J’ai aimé quelqu’un mais c’est terminé

Avec sa religion c’était compliqué

Il est en train de se pardonner

Dieu pardonne-le pour tous ses péchés

Comment savoir si je vais bien

Maintenant que t’es parti ?

Mais le pire dans tout ça, c’est que je me dis que tout est possible 4.

Sarah

Le travail de SRG peut se définir comme suit :

C’est de construire un cadre dans lequel chacun peut chanter, jardiner, construire, jouer, cuisiner… parce que c’est la vie et que souvent on l’oublie5.

On chante pour ne pas oublier la vie. Le rythme rend possible la vie. Ce qui n’est pas facile, c’est que chacun s’autorise à s’amuser avec la musique sans se sentir gêné ou sentir la honte. Les enfants ont peur de « rater » ou « faire des fautes ». L’équipe de l’Aubépine essaie de créer un cadre dans lequel personne n’est jugé. La spontanéité et la joie musicale sont garanties. En effet, le directeur est convaincu que « tout le monde sait faire de la musique, au moins en parlant on en chantant ou alors avec le bruit de ses pas ou de ses pleurs »6.

Si tout le monde est capable de faire de la musique, nous pouvons aussi dire que tout le monde est capable de trouver un certain accord. En effet, faire de la musique, c’est aussi chercher un accord. S’accorder, c’est se trouver une harmonie. Cela exige un travail constant d’ajustement. Trouver une harmonie, c’est faire un cheminement, négocier, inventer des formes de vie et tisser les liens. Le juste n’est pas quelque chose qui existe comme une substance, mais comme une sensibilité empirique qui dit que cette relation, cette distance, cette forme de vie sont justes grâce aux travaux artisanaux de l’ajustement.

1 La parole de François.

2 La chanson écrite par Élisabeth le 16 avril 2021.

3 Francis Ponge, Lézard, in Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, p. 746.

4 Poésie de rap écrite par Sarah.

5 Une parole de François.

6 Idem.

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