Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Mensonge-vrai

Qu’est-ce qui nous empêche de faire de la musique, de jouer avec les rythmes ? Il y a plusieurs réponses. Mais ce qui me parait important, c’est de faire attention à ce que le mensonge ou le non-dit ne perturbent pas les rythmes de vie.Pourquoi les enfants mentent-ils ? Mais il faut aussi se demander : pourquoi les adultes mentent-ils aux enfants ? Souvent, le mensonge de l’enfant est une réaction au mensonge ou au non-dit de l’adulte. Les enfants sont philosophes par nature. Ils posent des questions sur leur origine, sur leur venue au monde. Ils cherchent des éléments qui aident à construire leur histoire personnelle pour comprendre « qui je suis ».

Les adultes mentent aux enfants pour des raisons différentes. Par exemple, ils pensent que la réalité est trop dure pour la dire aux enfants. Eux-mêmes, ils supportent mal la vérité déplaisante et ils sont désarmés devant la réalité. Ou bien, ils ne connaissent pas la vérité, car il peut arriver que le non-dit ou le secret pèse lourdement dans leurs vies. Françoise Dolto croyait qu’il faut dire la vérité qui concerne la vie des enfants. Cela ne veut dire pas qu’il faut être absolument transparent. En effet, le mensonge, le non-dit ou le secret de l’adulte sont néfastes dans la mesure où ils empêchent les enfants de se situer dans l’ordre de la vérité qui est l’un des besoins fondamentaux du développement de l’appareil psychique.

Un matin, j’ai entendu mon prénom « Saki ». J’ai tourné la tête. Il n’y avait personne. Je me suis dit que j’étais fatiguée. Mais j’ai clairement entendu encore une fois « Saki ! ». Cette fois-ci, j’ai répondu « Qui es-tu ? ». Silence. J’ai attendu. Silence. Cette fois, j’ai dit fortement : « Qui m’appelle ? ». « C’est moi », ai-je entendu. Je vois le visage de Manu, un garçon de 11 ans, un peu timide et gêné. Je lui ai dit joyeusement « Je t’ai trouvé. C’est Manu ! ». Il m’a souri. Il se cachait comme un petit animal sous un petit tunnel qui se situe dans la salle de « piscine » (la salle de jeu). Avec ses mains, il m’a demandé de venir vers lui. Je m’en suis rapprochée et me suis assise devant lui par terre.

Saki : Tu fais quoi ici ?

Manu : Je me cache.

Saki  : Pourquoi tu te caches ?

Manu : Tu sais ? Ma mère, elle souffre beaucoup. Elle est née en Colombie. Ses parents étaient battus devant elle par la mafia. Elle ne se souvient pas du nom que ses parents lui ont donné. Elle ne veut plus parler en espagnol, car cela suscite trop de souvenirs terribles. Elle a été adoptée en Belgique quand elle avait 4 ans.

Saki : C’est très dur pour toi.

Manu : Oui. Elle est probablement la fille biologique de Pablo Escobar.

Saki : Je n’ai jamais pensé rencontrer un jour le petit-fils biologique de Pablo Escobar à Havelange !

Manu : Oui. Ma famille est très compliquée.

Saki : Oui, je l’entends.

Plus tard, j’ai voulu vérifier que l’histoire de sa mère était vraie, mais personne ne sait vraiment qui étaient ses parents à elle. Manu a essayé de combler ce trou de l’histoire familiale, qui le concerne de près, avec un personnage connu, le plus grand boss de la Mafia colombienne, Pablo Escobar. Cette petite scène de cache-cache-témoignage nous révèle que Manu m’a dit un mensonge pour me demander de l’aide dans sa quête de la vérité.


Si la réalité déplaisante que l’adulte parfois cache à l’enfant reste sans nom, ceci peut conduire à un développement problématique de la personnalité. Problématique, la personnalité peut l’être dans la mesure où l’identité de l’enfant commence à se construire à partir du mensonge et donc de l’inauthenticité.

Pour l’équipe de l’Aubépine, la question n’est pas de punir les enfants menteurs, ni évidemment de renforcer le mensonge. Ce qui est important, c’est avant tout d’accepter le désir d’enquête pour découvrir le mystère de la vie. C’est ainsi qu’on peut comprendre le souhait de Lisette de regarder le dossier de son histoire. Elle a pu découvrir qu’il y a eu beaucoup d’actes maltraitants dont elle ne se souvient pas intégralement. Lisette est convaincue que connaître son histoire l’aiderait pour avancer dans sa vie.

Mais parfois, accéder à la vérité n’est pas facile pour certains enfants. Lorsque l’accès à la vérité est barré, l’une des méthodes à utiliser, c’est d’inviter les enfants à raconter une histoire sous forme de fiction. Ils peuvent ainsi expliquer leurs histoires personnelles, tout en jouant entre la vérité et le mensonge.

Par exemple, cette méthode a été pratiquée par le grand écrivain Louis Aragon dans son livre Le Mentir-vrai1. Aragon est connu comme un personnage complexe, de tricheur qui joue avec les mensonges. Dans son livre, il essaie de raconter son enfance entre la réalité et la fiction. Dans la vie réelle, ses parents lui ont caché la vérité de son origine jusqu’à l’âge de 20 ans. Son père s’est marié avec une autre femme que sa mère. C’est ainsi qu’Aragon a vécu avec sa mère et sa grand-mère. Mais sa mère n’a pas pu arriver à prendre sa place de mère. Elle se comportait comme si elle était la sœur d’Aragon. Il a subi, toute son enfance, les conséquences néfastes du secret des adultes. La littérature a été pour lui un secours et une lutte contre le discours faussé des adultes.

La rencontre avec Manu de ce matin m’a poussé à rencontrer Agathe, la mère de Manu. Je l’ai contactée pour avoir un rendez-vous. Quand je suis arrivée chez Agathe, elle dormait encore. Elle avait l’air fâchée, donc je lui ai dit que si elle veut me voir un autre jour, c’est tout à fait possible, car je ne suis pas venue pour la contrôler. Elle m’a regardée un instant et m’a fait entrer dans sa maison. La maison était lumineuse, bien organisée et belle. Il y avait plein de photos de ses enfants. Son compagnon m’a offert un café. Je leur ai dit que j’aime bien mon travail de chercheuse, car je peux prendre du café dans une belle maison pour passer une matinée comme celle-là. Ils ont rigolé, mais Agathe me semblait encore nerveuse. Après dix minutes et sans que je comprenne pourquoi, Agathe a changé son attitude envers moi. Elle est devenue plus ouverte et joyeuse. Plus tard, j’ai su la raison. C’est Manu son fils qui me l’a dite : « Maman a beaucoup aimé que tu mettes tes pieds nus sur le sofa ». Les pieds nus, tant pour la culture asiatique qu’occidentale, il s’agit d’un symbole d’humilité. L’humilité envers la famille qui traverse un grand drame difficile à digérer et surmonter.

1 Louis Argon, Le mentir-vrai, Paris, Gallimard, 1997.

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