Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Éducateur-expérimentateur

Dialogue avec Philippe, éducateur

« Ne te charge pas de leur apprendre à vivre si tu n’aimes pas la vie »1 : voici ce que disait Deligny lorsqu’il parlait du métier d’éducateur. Dans son travail, il a toujours refusé de mettre les jeunes dans des cases ou, au contraire, de les juger « incasables ». L’une des manières qu’il a pratiquées pour aider ces jeunes-là, c’était d’ouvrir des lieux d’expérimentation en proposant des activités diverses. Mais ceux qui apprennent ces activités aux jeunes, doivent eux-mêmes les aimer. Par exemple, un jour, à l’Aubépine, on a fait de la cuisine. Les travailleurs et les jeunes sont devenus des cuisiniers. Les travailleurs ne font pas de la cuisine seulement pour les jeunes. Leurs propres envies sont également là. Si on n’aime pas la cuisine, on ne peut jamais transmettre la joie de la cuisine.

C’est ce que l’on pourrait dire de Philippe, qui est éducateur à l’Aubépine. Il reste ouvert par rapport aux activités qu’il n’a jamais tentées. Nous avons marché ensemble au début du printemps. Il faisait très beau. Le dialogue que je reproduis ici témoigne de cette promenade, mais pose également des questions centrales visant le métier d’éducateur.

Saki : L’autre fois, tu disais que tu étais fier des éducateurs d’ici, parce que vous faites beaucoup de choses différentes et vous vous amusez bien dans votre travail.

Philippe : Oui. Par exemple, quand il y a eu la proposition de créer le projet « Yourte », il y a eu beaucoup de gens qui sont venus. J’y suis allé aussi et j’ai trouvé ça génial. On a fait également avec Elsa et Aïda la niche pour Totoro (un chien). Une jeune est aussi venue nous donner un coup de main.

Saki : Et donc comment ça s’est passé ? Ce sont les voisins qui ont commandé une niche ?

Philippe : Pour la niche de Totoro, il y avait une dame, c’est une ancienne déléguée du SAJ. On l’a rencontrée dans le secteur. Une année, on a regroupé tous les services namurois de l’aide à la jeunesse et là on a rencontré plein de gens. Et alors cette dame-là a commandé une niche pour son chien. Et donc on l’a construite ici et puis on l’a démontée, on l’a mise en camionnette et on est allés chez elle pour la remonter. Et puis on a eu une commande d’une voisine du foyer. Elle a commandé un poulailler. Et alors on l’a appelé la « niche à poules » parce que Aïda, une Espagnole, a dit « Et donc ça, c’est un nish à poul ! ». Et alors on a ri et on s’est dit oui, on va appeler ça « niche à poules ». Elle a été livrée la semaine dernière.

Saki : Tu aimes donc faire des choses pour le projet Fabriek’ ?

Philippe : Oui. Ce projet est large. Il y a des parents qui ont acheté un appartement sur Liège et là on a proposé d’y aller peindre. Est-ce que ça rentre dans le projet Fabriek’ ? En fait c’est entre ce projet et l’entretien des familles.

Saki  : Au fait, pour l’entretien des familles, quand tu es référent, tu peux aller peindre dans leur maison, par exemple.

Philippe : En effet. Nous, on n’est pas des thérapeutes. On essaie de faire des entretiens de manière différente, moins dans le traditionnel. La dernière fois, je suis allé avec Stéphanie et elle a fait un truc avec les jeunes et moi je suis allé jouer au billard avec les parents. Et on a discuté autour du billard avec les parents.

Saki : Tu mets de l’importance sur la médiation.

Philippe : C’est ça. Et puis c’est gai. C’est le papa qui a proposé « tiens, on ne ferait pas un billard ». Voilà, on reste des professionnels, mais dans un cadre qui est plus cool. Il faut qu’on bouge. La fois d’avant je suis allé avec les enfants promener les chiens.

Saki : Est-ce que ça facilite la construction du lien de confiance ?

Philippe : C’est ce que je pense. On travaille vraiment avec la famille, mais on ne pointe pas un jeune en particulier. On parle de manière générale au niveau de la famille : Comment ça fonctionne ? Pourquoi c’est comme ça ? De quoi chacun a besoin pour être entendu et respecté ? On est plus dans des valeurs familiales que de pointer quelqu’un. Nous, on prend vraiment la famille dans la globalité, pour voir ce dont chacun a besoin.

Saki : Et donc toi, tu travailles beaucoup avec les familles.

Philippe : Oui, mais au début, je ne voulais pas travailler avec les familles. Je n’aimais pas ça.

Saki : Pourquoi ?

Philippe : Parce que j’étais plus dans l’optique « Je suis éducateur et je travaille avec les jeunes, point ». Mais, ici, la manière dont on tourne les entretiens des familles… ce ne sont même pas des entretiens, ce sont des entrevues avec les familles. Pour la prochaine fois, on voulait trouver, avec Stéphanie, un jeu coopératif qu’on voulait pratiquer avec la famille.

Saki : Un jeu coopératif ?

Philippe : C’est-à-dire que les enfants arrêtent d’être dans la compétition tout le temps, mais qu’ils se mettent ensemble pour pouvoir gagner. Et on est en train de réfléchir à ce qu’on pourrait faire comme jeu. Ça peut être un jeu qu’on fait sur la table, ça peut être aussi à l’extérieur, ça peut être plein de choses, par exemple un cache-cache.

Saki : Vous êtes inventifs.

Philippe : Oui. J’avais aussi l’intention de faire un atelier cuisine. En fait, je suis tellement en cuisine avec les jeunes. De manière générale, quand je ne suis pas au bureau, je suis à la cuisine. Les jeunes le savent.

Saki : Tu aimes beaucoup cuisiner. Et il y a pas mal de jeunes aussi qui aiment cuisiner.

Philippe : Moi j’adore. Je me rappelle un jour quand je faisais des frites. Donc je pèle des pommes de terre, je commence à couper en tranches et je fais mes frites. Et alors un jeune vient et il me dit « Tu fais quoi ? ». Je réponds « je fais des frites ». Et il me dit « mais les frites, ça s’achète congelé en magasin ». « Oui, mais les frites, avant devenir des frites, c’est quoi ? Ce sont des pommes de terre ». Et le jeune dit « Ah, je ne savais pas ». Et parfois les choses te semblent à toi tout à fait logiques, mais elles ne le sont pas pour les jeunes.

Saki : C’est très éducatif.

Philippe : Un jour j’ai fait une tartiflette. Avec crème, oignons, lardons, un truc bien costaud. Et les jeunes disaient qu’ils n’aiment pas. Mais ils n’avaient pas encore goûté. Alors quand j’en ai fait, j’ai failli de ne pas en avoir assez.

Saki : Ça a été une belle découverte !

Philippe : Et donc ça, c’est la cuisine. Puis je voudrais faire un atelier Zen pleine conscience.

Saki : Cela pourrait être utile pour les jeunes ?

Philippe : Oui. Les jeunes me demandent ça de temps en temps. J’aimerais avoir un espace plus cool où on fait de la relaxation. J’ai déjà fait l’initiation, on a fait un jour un conseil pédagogique avec l’équipe et François avait demandé qu’on fasse une démonstration de Aikijutsu avec l’équipe. Il y a la marche aussi. Le dimanche, on va marcher avec les jeunes.

Saki : Et pourquoi tu donnes de l’importance à ces activités ?

Philippe : Parce que je les aime bien. Moi, je ne vais pas dire « Je vais à la piscine », alors que je déteste faire ça. C’est plus par rapport à tes affinités à toi. C’est ça l’avantage de l’équipe qu’on a. Lionel est plus dans les jeux de rôle, moi je suis plus axé sport. En vieillissant, je suis plus dans la philosophie asiatique. Le respect de la nature, du corps. Ce que j’aime bien dans le Aikijutsu c’est que, quand tu arrives dans le Dôjo, il n’y a plus rien d’autre.

Saki : Et ça c’est peut-être bien pour les jeunes qui ont plein de problèmes. C’est intéressant dans la mesure où les jeunes qui ont plein de problèmes avec les familles peuvent se concentrer dans le Dôjo. Ils sont tous égaux à ce moment-là.

Philippe : Ils sont centrés sur eux. La manière de s’habiller est très stricte. Et puis on se salue avant d’entrer dans le Dôjo, on se salue aussi avant de sortir. On doit saluer avant de monter sur les tatamis. Et puis on se met en Zazen. Et tu vois, Swan il va au karaté. Et quand il va au karaté, il sait qu’il va au karaté. Alors je lui dis de regarder si les deux pans de la ceinture sont à la même distance. Tu ne peux pas avoir un truc plus long et l’autre plus court.

Saki : Tu donnes quel sens au métier d’éducateur ? Comment tu définis le métier d’éducateur ?

Philippe : Il faut être motivé, il faut aimer son travail. Je pense que si tu n’aimes pas ce que tu fais, tu ne continues pas.

Saki : Et comment toi et l’équipe, vous travaillez cette motivation ? Parce que je me dis que ce n’est pas quelque chose de spontané, il faut aussi la soigner.

Philippe : Je pense que les activités qu’on fait, ça doit toujours t’apporter quelque chose à toi. Aller se promener avec les jeunes, tu ne le fais pas que pour les jeunes, tu le fais pour toi aussi. Je pense que ça, c’est important. Si tu le fais juste pour le faire, tu n’y amènes pas de la motivation.

Saki : Y a-t-il une expérience en particulier qui t’a touché ? Une expérience avec les jeunes ou avec les familles ?

Philippe : Oui. Il y a une maman qui est décédée. Ça c’était compliqué. En fait, on a eu un rendez-vous avec François. J’en parle, mais ce n’est pas facile. On a eu un rendez-vous avec François au SPJ. Et l’entretien au SPJ s’est très mal passé. Très mal. Nous on est partis. On est quand même restés une heure et demie là-bas. La maman et le papa sont partis aussi, ils étaient très fâchés. Le papa avait bu, la maman, je crois qu’elle avait bu aussi. Et alors voilà, ils s’en vont. Le lendemain matin, j’étais à la maison et François m’a appelé pour me dire que la maman s’était tuée sur la route en revenant de cette réunion. Les parents sont allés boire tous les deux. La maman est remontée sur la voie rapide, dans le mauvais sens. Elle a fait une frontale avec une autre voiture. Elle a été tuée sur le coup. On suppose en tout cas qu’elle a été tuée sur le coup. François m’a annoncé ça. Cela m’est tombé dessus. Je ne suis pas allé à l’enterrement, ce n’était pas possible. C’est Margaux qui y est allée.

Et pourtant ça fait quelques années. Je me dis, au fond de moi-même, qu’on aurait pu peut-être agir différemment. Sur le moment même, on n’a pas eu l’occasion de faire autrement. La situation a fait que la maman était fâchée, le papa aussi.

Saki : Comment va-t-il, le papa ?

Philippe : Le papa s’en veut. Il se dit que s’ils n’avaient pas bu, ça aurait pu être évité. Donc il s’en veut. Il en voulait aussi au SPJ. Un peu aussi à nous, à un moment donné. Mais il a été reconnaissant parce qu’on a été très soutenants vis-à-vis de sa fille qui a tendance à beaucoup garder pour elle. Elle ne pleure pas en général. Ici elle se lâche un peu je trouve. Elle se permet de pleurer.

Saki : Et elle vient à l’activité Zen alors ?

Philippe : Oui, c’est elle qui me l’a demandé. Ils l’ont fait l’autre jour avec une stagiaire.

Saki : Quelle est l’image que tu as de l’Aubépine ?

Philippe : Avoir la porte ouverte. Par exemple, on a des jeunes de Vis-à-vis qui viennent loger dans le kot, ce sont des trucs qu’on n’aurait jamais faits avant. Le kot n’existait pas, naturellement. Des choses qu’on n’aurait jamais faites avant. Prêter des camionnettes. On a un piano maintenant. Moi j’adore, j’ai toujours rêvé de jouer au piano. On travaille aussi beaucoup avec les familles, car je pense que les jeunes ils sont faits pour rentrer chez eux. Oui, il y a des problèmes en famille, mais voilà. Certes on ne renvoie pas les jeunes dans les familles où il y a de la violence. On est au cas par cas.

Saki : Et tu disais que vous essayez au maximum de faire en sorte que les jeunes puissent aller en famille. Comment tu te définis dans cette pratique de résidence partielle ?

Philippe : Moi je dis aux jeunes : je ne suis pas un parent. On est là, on est un passage. Les parents restent leurs parents. Nous on est des éducs, c’est notre job. D’ailleurs parfois les jeunes ils se disent que nous oublions qu’on est payés pour faire ce boulot-là. Nous, notre job c’est d’être là, de les aider. Et donc c’est quoi le truc d’un éduc ? Bah tout ce qui concerne les soins de base. Loger, nourrir. Et puis tout le reste. Le soutien psychologique qu’on peut donner. Ça peut être une épaule. Il y a quelqu’un qui a été « largué » par son copain. Il faut être là aussi pour entendre ça.

Saki : Vous êtes des adultes dont les enfants ont besoin.

Philippe : Des adultes cohérents et stables. Il faut rester stable dans la relation qu’on a avec nos jeunes.

Saki : Et est-ce que parfois ce rôle n’entre pas en conflit avec les parents ?

Philippe : Si. On a une maman qui, lors d’une entrevue, a dit qu’à un moment donné elle voyait les gens de l’Aubépine comme des ennemis. Parce nous passons plus de temps avec les enfants qu’eux, les parents. À qui ils peuvent s’en prendre si ce n’est à nous ? Nous, on est la première ligne. C’est nous qui avons les enfants. Ce n’est pas le SAJ ou le SPJ. Donc c’est à nous qu’ils vont le dire.

Mais ici, ce n’est pas leur maison. C’est un lieu de transition. C’est un lieu où la ou le jeune peut souffler et se dire voilà, je me pose un peu. C’est « un temps d’arrêt » sans avoir la pression de quiconque.

Saki : Et toi comment tu travailles sur le lien avec les jeunes ? Parce que parfois, l’engagement est très fort. Je pense à la maman dont tu viens de parler. C’est très personnel aussi.

Philippe : Si ça a été compliqué pour moi, le décès de la maman, c’est parce qu’il y a des liens par rapport à mon propre vécu. Un prof à l’école m’a toujours dit qu’on ne devient pas éduc pour rien. On a quelque chose à régler. Ce n’est pas une thérapie. Mais ce n’est pas par hasard qu’on devient éduc. Il y a quelque chose qui fait qu’on a envie de le transmettre. Il y a un parcours de vie qui fait qu’on s’oriente là-dedans. Je ne me serais jamais vu à devoir construire des machines ou travailler en usine. Ma vision des choses n’est pas là. Mais je pense qu’avec l’expérience on arrive à prendre distance. Moi ça fait presque 22 ans que je fais le boulot d’éduc. J’arrive à prendre distance. Quand ça a été compliqué, je l’ai dit, je connais mes limites.

Saki : Et l’équipe te soutient.

Philippe : Ah oui-oui. Donc comme je viens de te dire, c’est Margaux qui est allée à l’enterrement. Moi j’avais en plus cet entretien au SPJ en tête… Je me disais que j’étais en partie un peu responsable de ce qui est arrivé. Et je me voyais mal arriver là. Ça, c’est un avantage, je connais mes limites. Je l’ai dit à François : s’il y a des choses que je n’ai pas envie de faire, je ne le fais pas et je te dirai pourquoi je ne peux pas le faire.

Saki : Tu peux lui parler directement.

Philippe : Ici, on a quand même l’avantage qu’on peut discuter sur pas mal de choses. On est dans une équipe où on peut s’entendre d’une manière ou d’une autre. Chacun a son parcours de vie. Ça peut être un décès, une séparation, une difficulté qui arrive. Et à l’Aubépine on est solidaires.

Quand on peut donner un coup de main, on le fait. C’est mon caractère aussi. Par exemple, le respect de la personne âgée. C’est ce que je dis aux jeunes. On a l’occasion d’aller chez une grand-tante qui prend de l’âge. Et ils disent qu’ils n’ont pas envie d’y aller. Et je dis « oui, mais profitez-en maintenant, parce que le jour où elle ne sera plus là »… Elle est toujours présente, prête à les accueillir et moi ça me fait mal au cœur d’entendre les jeunes qui disent qu’ils n’ont pas envie d’y aller.

1 Fernand Deligny, Graine de crapule, in Œuvres, Paris, L’Arachnéen, 2007, p. 131.

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