Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Transversalité : statut, fonction et rôle

À l’Aubépine, les deux mouvements – ouvrir et fermer – sont expérimentés au quotidien par le collectif de travailleurs. Par « collectif », il ne faut pas entendre uniquement l’équipe du foyer, un regroupement d’individus unis par la même envie ou par un principe idéal. Le Collectif est un dispositif qui rend possible l’articulation de deux dimensions essentielles pour la vie d’une institution : la verticalité de la hiérarchie et l’horizontalité de l’intensité qui se réalise dans des rencontres. Le respect de cet équilibre complexe et fragile s’appelle transversalité1. Félix Guattari écrit :

Tout groupe se présente sous une espèce de bivalence, sous une double face. La face rassurante, voilant toute transcendance, vendant de l’éternité à la petite semaine, on pourrait l’appeler de l’aliénation douce, et puis l’autre, qui laisse affleurer l’image la plus accomplie de la finitude humaine, toute entreprise mienne s’y trouvant dépossédée au nom d’une instance plus implacable que ma propre mort, celle de sa capture par l’existence d’autrui…2

Le mot trans-versalité nous indique l’image d’un carrefour, d’un chemin qui bifurque et qu’il faut traverser en faisant des choix parfois difficiles. Mais quelles que soient ces difficultés, l’important est de ne pas s’enfermer dans un bureau ou une salle de classe et de garder un rapport à l’extériorité du monde réel. Pour qu’on puisse traverser cette expérience, il faut apprendre à cheminer : d’une saison à une autre, d’une maison à une autre, d’une gare à une autre ou d’un pays à un autre. En effet, pour créer un cheminement, il faut se tenir dans une durée et une localité. L’infini n’existe pas, comme la vie éternelle n’existe pas.

Cette opération de délimitation est le principal travail vertical définissant la ligne de la hiérarchie. L’autorité fonctionne pour attribuer une place à chaque fonction. Par exemple, le cabinet d’un ministre décide une loi à exécuter. Les mandants décident et autorisent le programme d’aide aux mandatés. Le CA s’engage à décider les principes philosophiques et politiques d’une institution. Le directeur met en œuvre ces principes dans la pratique de l’institution. La coordinatrice de programme réunit l’équipe d’éducateurs. Dans une institution comme l’Aubépine, ce fonctionnement fait, par exemple, que les adultes n’occupent pas la place des enfants. Les enfants ont le droit d’être soignés par des adultes. Chaque place est claire, ce qui est nécessaire pour que les enfants puissent enfin avoir une place juste.

Dans la réunion d’équipe, il m’a été possible de constater la manière dont fonctionne le dispositif selon l’axe de la hiérarchie. Le directeur prend la parole, il vérifie l’ordre du jour de la réunion pour qu’on n’oublie pas des points pratiques à décider. Les référents apportent des nuances pour mieux comprendre l’état actuel des enfants. Qui va accompagner un garçon pour aller chez sa psychologue ? Quand et qui va aller voir une famille jusqu’à Liège ? Est-ce qu’on peut demander à un volontaire d’aller chercher un jeune ? Quelle activité peut-on proposer à une jeune ce dimanche ? Que répondre par rapport à la décision du SAJ ? Qui sera disponible la nuit du jour férié ? La coordinatrice prend la parole pour discuter du planning, pour mettre en pratique toutes les décisions que l’équipe a prises. Il faut efficacement gérer les horaires, les financements, les salaires et remplir des fiches administratives. La communication fluide et la distribution claire des rôles sont importantes pour qu’il n’y ait pas de la confusion, qui pourrait rendre les membres de l’équipe mal à l’aise.

Pourtant, il faut faire attention au fait que l’organisation des rapports entre les êtres humains ne prenne pas une forme administrative et technocratique3. Selon Félix Guattari, la hiérarchie sert à l’« aliénation douce » des êtres humains. Les êtres humains sont classés dans une case. Nous pouvons être remplacés par les autres dans un cycle de répétition sans fin. Cette aliénation douce peut devenir une vraie aliénation, si l’autre axe de la transversalité n’existe pas. C’est l’horizontalité qui nous révèle que nous sommes tous singuliers. Chacun a sa propre histoire. Tout le monde est né un jour, et mourra un jour. Dans ce sens-là, nous sommes tous égaux. L’égalité n’est pas indifférente à la singularité (comme c’est le cas de la hiérarchie quand on est sur la ligne de la verticalité). Elle prend au contraire en compte la différence. Il ne faut pas entendre légèrement ce mot « différence ». La différence peut susciter l’émotion aiguë d’un « incasable », car il est impossible de placer les autres. Il s’agit de la transcendance de l’autrui à qui nous ne pouvons jamais avoir totalement accès. Il est impossible de se rapporter aux autres comme à des objets.

Lorsque l’autorité exerce son pouvoir en renforçant l’homogénéisation, une grande tension entre un service mandant et un service mandaté est inévitable. Un jour, un délégué d’un SAJ a téléphoné à l’Aubépine. Il voulait savoir si les 15 lits étaient tous occupés. On a répondu oui et non. Oui, car il y a déjà 15 jeunes. Non, car chaque jeune suit son aide personnalisée. Par exemple, ils ne sont pas tous les jours à l’Aubépine. Ils sont parfois dans leurs familles ou chez leurs familiers. Mais il faut garder leurs lits pour qu’ils puissent vivre sereinement à l’extérieur. Pour ce délégué, la gestion des places était la chose la plus importante, indépendamment de la manière dont l’Aubépine essaie d’aider les jeunes. Or l’Aubépine défend le droit à l’aide des jeunes pour que la hiérarchie ne devienne pas envahissante tout en écrasant la singularité des jeunes.

Mais que signifie « programme d’aide » ? Cette expression est composée de deux mots dont les sens peuvent être opposés. Le programme fonctionne justement selon la logique de la verticalité et de la hiérarchie, alors que l’aide ne peut avoir lieu que lorsque des véritables rencontres adviennent. Les rencontres ne peuvent avoir lieu que dans une ambiance laissant de la place au hasard. Ce hasard, il est impossible de l’éliminer. Nous dirions même plus : il faut faire place au hasard pour que les véritables rencontres soient possibles. Un jour, on a demandé à Jean Oury « Qu’est-ce que c’est votre programme institutionnel ? ». Il a répondu :

Programmer le hasard pour qu’il y ait possibilité de rencontre. Mais pour qu’il y ait cette possibilité, il faut de la jachère, un lieu où l’on vous fout la paix, sinon on ne rencontre rien du tout. Une vraie rencontre, c’est toujours par hasard, une surprise4.

Pour programmer le hasard, il est avant tout important de ne pas se figer dans le statut définissant notre travail. Car cette fixation peut conduire à une monotonie institutionnelle qui transforme le rapport humain en affaire de dossier, cette mort bureaucratique contre laquelle l’équipe de l’Aubépine lutte au quotidien. Il faut être vigilant à la logique de la bureaucratie qui peut homogénéiser et produire l’hyper-ségrégation des êtres humains. Pour ne pas tomber dans la bureaucratisation des rapports humains, il est important de faire l’exercice de distinguer entre statut, fonction et rôle5.

Le statut est indiqué sur la fiche de paye : éducateur, directeur, assistant social, ménagère… C’est une question de diplôme, de salaire, et enfin de hiérarchie. Nous avons vu que les jeunes se sentent mal à l’aise lorsque les professionnels s’attachent trop à leur statut. Si c’est celui-ci qui est déterminant, les jeunes doivent s’adapter aux besoins des professionnels. Oury a dit un jour : « Mon statut est d’être directeur, mais il ne faut pas se prendre pour son statut. Je dis souvent : un directeur qui se prend pour un directeur, c’est le plus fou de la bande ! » 6

La fonction, c’est encore autre chose. Elle relève d’un travail concret dans la pratique. Le cuisinier cuisine, le jardinier s’occupe du jardin. Le médecin peut prescrire des médicaments. Chaque métier relève d’un travail concret et d’une compétence spécifique. Mais lorsqu’on essaie de saisir ce qui se produit entre les acteurs, il est beaucoup plus compliqué de comprendre quelle est leur tâche. Alors, qu’est-ce que la fonction d’éducateur ? Un éducateur tente d’éduquer les enfants, mais l’effet de l’interaction est partagé, dans le sens où l’éducateur reçoit également quelque chose de celui qu’il éduque. Il faut souligner que dans une relation, la fonction est au fond partagée.

Et le rôle ? Qu’est-ce que c’est plus exactement ? Avec les jeunes, la verticalité est toujours présente et claire dans le rôle. Nous restons un adulte sur qui les enfants peuvent compter. On n’inverse pas la place des jeunes et celle des adultes. Mais cela n’empêche pas de créer un nouveau rôle en plus pour faciliter l’émergence de nouvelles relations.

Souvenons-nous qu’à la Borde, Félix Guattari a inventé la « grille » pour que chaque travailleur puisse expérimenter une autre tâche que sa tâche habituelle7. Il s’agit d’un tableau-instrument qui permet de gérer les affections de chaque travailleur par rapport aux tâches. Il y a trois catégories dans la fonction : 1/ tâches régulières que tu dois assumer ; 2/ tâches occasionnelles ; 3) et « roulements », à savoir des tâches qui ne sont pas au départ précisées dans la fonction. Par exemple, il y avait une ménagère qui voulait participer à l’atelier artistique, mais cela voulait dire que quelqu’un devait s’occuper du ménage ce jour-là. Un soignant a donc fait du ménage. On peut échanger des tâches en découvrant les travaux des autres.

À l’Aubépine, cette découverte peut être comprise en évoquant « le principe de la grille ». Un jour, j’ai demandé à Stéphanie ce qu’elle allait faire l’après-midi. J’ai voulu savoir quel était le rôle dans lequel elle allait s’engager. Elle m’a répondu : « cet après-midi, je vais m’occuper des animaux ». De temps en temps, la coordinatrice de l’Aubépine s’occupe du cochon, des poules et des canards. D’ailleurs, elle peut jouer le rôle de thérapeute si les jeunes le souhaitent. En effet, elle a des chevaux et habite près de l’Aubépine. Elle peut se promener avec les chevaux et les jeunes. Pour le dire plus exactement, il faut souligner qu’elle ne devient pas une « thérapeute » à proprement parler, mais essaie de devenir quelqu’un qui ouvre un espace où, comme le disait Oury, « l’on vous fout la paix ». Le rôle est produit en fonction du temps, du contexte, selon l’envie des jeunes et aussi selon ses propres envies. C’est parfois inattendu, comme une surprise qu’on ne voyait pas venir. Cette souplesse de la fonction et du rôle est indispensable pour le travail avec les jeunes. C’est ainsi qu’un travailleur définit son travail comme un ensemble d’activités hétérogènes :

Aimer le bureau ET cuisiner, aimer écrire et jardiner, aimer penser et se laisser guider, aimer concevoir le travail comme un ensemble plutôt que comme une définition trop claire […] Interpréter ton métier comme quelque chose qui n’est jamais su ou terminé, qu’on peut toujours recommencer autrement. Il y a plusieurs façons de faire quelque chose de même, plusieurs chemins pour arriver à un même point. Parfois c’est rassurant de faire « comme ça et pendant longtemps », mais ça peut endormir et finalement on ne se réjouit plus de trouver une nouvelle solution. Faire l’exercice de varier les façons de faire, et aussi les rôles endossés ou endossables8.

Oury dirait la même chose, mais autrement :

Il y a toujours ceux qui savent pourquoi ils sont là. Je les appelle « les ça-va-d’soi ». Ils savent pourquoi ils sont là, mais ils ne sont pas là. Ils ne peuvent accueillir personne, ils sont trop pleins de ce qu’ils croient savoir pour remplir la fonction […] Il y a les autres, les « ça-n’va-pas-d’soi ». Avec ceux-là, on peut travailler. La proposition vraie selon les jours, les heures9.

Dans notre société, nous avons l’habitude de considérer que « les ça-va-d’soi » travaillent bien, et que les « ça-n’va-pas-d’soi » sont ratés ou paresseux. Mais si on sait trop pourquoi on est là, on ne peut pas accueillir l’inattendu. Dès lors, aucune rencontre ne peut avoir lieu.

1 « La transversalité, c’est ce qui surmonte les deux impasses de la verticalité de la hiérarchie et de l’horizontalité des symptômes ». Jean Oury et Marie Depussé, A quelle heure passe le train…, Camann-Lévy 2003, p. 230.

2 Le texte de Félix Guattari cité dans Jean Oury et Marie Depussé, A quelle heure passe le train…, op. cit., p. 230.

3 Le film de Ken Loach, I, Daniel Blake (2016) nous montre très bien à quel point la technocratie peut aliéner les êtres humains tout en produisant une société injuste et inégale.

4 Jean Oury, Hiérarchie et sous-jacence. Séminaire Saint-Anne 1991-1992, Institutions – Collection Boîte à Outils, dirigée par Pierre Delion et Jean Oury, 2014, p. 7.

5 Cf. Jean Oury, la journée de formation (Association des psychologues du Centre APREC), le 26 avril 2008 à Tours : http://bibliothequeopa.blogspot.com/2009/07/jean-oury-lanalyse-institutionnelle.html

6 Jean Oury, « Il faut assumer la transcendance de l’autre », l’entretien réalisé en août 2012 : https://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Jean-Oury-psychiatre-et-psychanalyste-Il-faut-assumer-la-transcendance-de-l-autre-2014-05-19-1152653

7 Félix Guattari, « La Grille », in Chimères. Revue des schizoanalyses, n°34, automne 1998. La Fabrique des affects. pp. 7-20.

8 La parole de François.

9 Jean Oury, Onze heures du soir à la Borde, Pairs, Galilée, 1980, p. 27.

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