Fabriquer des milieux vivants

- un carnet de l'Aide à la jeunesse de Saki Kogure avec le Foyer l’Aubépine

Croire

Ce qui manque chez les jeunes au Foyer, ce ne sont pas seulement les occasions d’expérimenter, mais aussi les expériences d’être cru, et de croire en l’être humain.

Un jour, j’ai trouvé une petite correspondance entre François et Thomas :

Thomas,

Je suis en colère parce que tu as sali le travail de l’équipe dans la chambre des neiges. Je transforme ma colère en papier. J’ai fait cela hier et je refais cela aujourd’hui.

Je t’attends ce mercredi 26 à 18 h dans mon bureau.

Je te conseille d’ici-là de respecter le ROI, d’aider Valentin à faire la même chose, et de choisir deux trois bonnes idées plutôt que de continuer à faire des choses qui se retournent contre toi.

Nous savons que beaucoup de choses sont compliquées pour toi pour le moment, dans ton cœur et dans ta tête, mais nous savons aussi que tu es un petit gars plein de talents et qui sait affronter les choses compliquées, même très compliquées.

Compte sur nous, on ne te lâchera pas, on continuera à faire de notre mieux pour t’aider à bien grandir.

François

François,

Je suis chez marraine. Ça veut dire que je ne viendrai pas à ton rendez-vous de merde et qu’on peut le reporter dans ton cercueil. Merci. Va chier, ça te fera du bien. 

Thomas

François a su rester maître de lui dans cette situation compliquée. Ils se sont rencontrés un autre jour, quand Thomas a été disponible pour discuter. Ce qui me semble intéressant dans cet événement, c’est que l’équipe n’a pas puni le garçon. Elle accepte d’une certaine manière la révolte comme quelque chose que le garçon n’arrive pas à exprimer en langage. Il me semble que l’équipe a bien retenu un enseignement de Deligny : « N’oublie jamais de regarder si celui qui refuse de marcher n’a pas un clou dans sa chaussure »1. Dans sa lettre, François a donné beaucoup de crédit au garçon, malgré son comportement violent. En effet, Thomas était en train de traverser un moment difficile. Il avait besoin de compréhension. Et puis, François lui a proposé de chercher ensemble de bonnes idées pour avancer et transformer l’agressivité en créativité. Quant à Thomas, il a répondu à François pour annoncer son absence et le fait qu’il fallait reporter l’entretien. Il n’a pas dit qu’il ne voulait pas voir François. Thomas sait que l’équipe ne le rejette pas malgré son comportement violent.

Il y a 7 ans, l’équipe de l’époque avait l’idée de le mettre en hôpital pédopsychiatrique. C’est avec lui qu’on a commencé à chercher des solutions autres que de rejeter les problèmes vers d’autres services, supposés magiques, sans les connaître. J’ai réservé un lit, mais à force de rencontres, nous ne l’avons pas utilisé ce lit. Et puis il a été exclu de son école spécialisée, parce qu’il avait pris une brosse pour menacer une institutrice. Nous avons visité 3 écoles avec lui pour en trouver une qui l’accepte là où il était, avec l’aide d’une équipe psy mobile et d’un dispositif au départ du SRG 2.

Il est très important que les enfants puissent vivre leurs émotions en sachant que les adultes peuvent les accueillir. Ils ne sont pas comme un « tofu » (expression d’une petite fille asiatique pour expliquer l’attitude d’un adulte faible et mou). Les adultes sont toujours là, peu importe les bêtises que font les enfants. Les adultes tentent de les comprendre, de les aider à sortir de l’état insupportable de violence qu’ils s’infligent à eux-mêmes et aux autres. Les adultes croient que les enfants peuvent aller vers le bien, vers la construction, plutôt que de régresser dans la destruction.

La croyance est une nécessité humaine pour vivre. On ne peut pas vivre sans croire qu’on vit. On ne peut pas communiquer sans croire que les autres ont une conscience. On ne peut pas percevoir le monde extérieur sans croire à sa réalité. On n’est pas une personne si on ne croit pas à l’identité et à la continuité de soi. On ne se trouve pas en état de vigilance sans croire qu’on est éveillé. Et encore, si un romancier en train d’écrire ne croit pas assez à ce qu’il décrit, ceux qui le liront y croiront encore moins3.

Si on ne croit pas en la vérité de ce qu’on dit, il nous est impossible de parler. La croyance est importante en ceci qu’elle soutient le fondement de la vie et empêche l’effondrement de l’être humain dans l’état d’abandon.

Il n’est pas vain de faire un détour pour éclairer le sens général du concept de « croyance ». Le terme croire, en védique (′sraddahä) et en latin (crēdo), est utilisé de diverses manières. Pourtant, le sens commun de ces usages est la confiance. Michel de Certeau souligne que « le croire tient donc entre la reconnaissance d’une altérité et l’établissement d’un contact »4. Il s’agit d’une « maîtrise mutuelle du contact »5.

Pour que la croyance fonctionne, il faut qu’il existe nécessairement un rapport à l’autre (et donc également au monde extérieur) différent de soi-même. Pourtant, la mutualité est une caractéristique centrale de ce rapport. De plus, comme le souligne justement Michel de Certeau, cet autre est un « sujet supposé croire » :

Des sujets supposés croire sont en effet la condition du croire, – non pas des objets croyables (qui constituent seulement l’objet de l’échange), mais une position de sujet (ou de quasi-sujet) qui soit « régulier » et ne trompe pas 6.

L’autre est le sujet qui répond à la confiance et qui autorise la relation. Mais il faut souligner que ce sujet est supposé croire : il est sans doute l’élément nécessaire de la relation de confiance, mais en tant qu’on le suppose croyant et, par conséquent, garant de la relation de confiance. Quand ce sujet ne répond pas suffisamment à la confiance et lorsqu’il n’a pas d’autorité pour établir un contact régulier et fiable, la croyance ne peut pas se réaliser dans la pratique. Le sujet supposé croire est à la fois l’acteur qui garantit le vouloir animant la relation de confiance et le récepteur qui attend et écoute l’autre en se soumettant totalement au désir de ce dernier. Il est un pouvoir d’accueil qui nous aime, qui nous reconnaît comme tels : « Je m’appuie sur cet amour venu de l’autre ». « Je me tiens grâce à cette confiance ».

Le sujet supposé croire rend donc possible une liaison. De Certeau achève son article en affirmant que « dès le commencement, une première parole n’est possible à l’enfant que parce qu’un répondant l’attend »7. C’est parce que l’autre me croit que, moi, je peux croire en moi-même. C’est parce que l’autre me désire que j’existe. La confiance en soi ne s’établit jamais sans le passage par la confiance de l’autre. On peut interpréter cette relation comme rendant possible la création d’un lieu commun avec l’autre, mais aussi la création des limites justes entre le Moi et le non-Moi.

Les parents de Thomas n’ont pas été capables de s’occuper de leur enfant, qui a été hospitalisé à 5 ou 6 mois, avant d’être confié à un service ONE. La mère de Thomas lui a fait de fausses promesses. Elle a par ailleurs refait sa vie et a eu 3 enfants avec ce nouveau compagnon.

Un samedi après-midi pluvieux, je suis allée à l’Aubépine pour rencontrer Thomas. En effet, nous avions décidé de préparer ensemble des makis, une sorte de sushis roulés. La passion de Thomas est la cuisine, il rêve de devenir cuisinier. Quand je suis arrivée à l’Aubépine, Thomas m’attendait dans la cuisine. Il m’a montré toute la pièce, même l’intérieur du frigo. Il a tout bien nettoyé en matinée, pour qu’on puisse cuisiner ensemble. « La propreté, c’est une première préparation importante », a dit Thomas. Il a regardé ma grande valise noire et m’a demandé comment j’étais venue. Je lui ai répondu que j’étais venue en train et en bus. Combien ça a pris ? Deux heures à peu près. Thomas m’a regardé avec des yeux étonnés. Pourquoi t’es venue de loin ? Parce que je t’ai promis de venir. Il m’a donné un tablier avec un sourire qu’il m’est difficile de nommer. Il était un peu gêné et tendu, mais heureux. Cette scène m’a rappelé une phrase de Deligny :

Le plus grand mal que tu puisses leur faire, c’est de promettre et de ne pas tenir. D’ailleurs tu le paieras cher et ce sera justice8.

Thomas n’aime pas beaucoup parler de lui, donc nous avons parlé de tous les ingrédients que nous allions utiliser, mais aussi des poules de l’Aubépine Thomas s’est intéressé aux ingrédients que j’avais apportés. Il les a regardés attentivement. Il a senti l’odeur du vinaigre, du riz, des algues, du soja… Il a touché le riz japonais, vérifié sa texture et le taille des grains. Et puis, nous avons parlé du problème de l’environnement.

Thomas : T’as vu ? Trop de plastiques. C’est comme ça qu’on détruit notre Terre.

Saki : Oui. C’est dommage que les êtres humains se comportent comme s’ils ne donnent aucune importance à notre terre.

Thomas : Je suis ici depuis tout petit. Ici, on ne jette pas facilement des choses. Regarde Saki ! Les œufs que tu as achetés au Supermarché, ils se cassent trop vite. Alors que ces œufs de nos poules sont durs. La couleur jaune est plus belle, plus vive. Cette partie jaune ne se casse pas non plus si rapidement. C’est très différent. Est-ce que tu vois cette différence ?

Saki : T’aimes bien t’occuper des poules ici ?

Thomas : Oui. Je leur donne à manger. Je vais souvent prendre leurs œufs. Je les aime bien.

Avec les œufs des poules de l’Aubépine, nous avons cuisiné une grande omelette japonaise pour la mettre ensuite à l’intérieur des Maki. En cuisinant avec Thomas, je me suis souvenue que François Tosquelles a appris des poulets comment se tenir dans sa vie9. Il dit que les poules sont les premiers animaux qui l’ont aidé à marcher en picorant. Sa question a été comment on peut vivre en trouvant de petits riens, comme ces petites graines d’orge et de blé. Je me suis dit en même temps que pour que chaque enfant puisse créer son chemin, il a besoin de s’inscrire dans un lien de confiance. Les petites graines de blé que je viens de mentionner en parlant des poules sont pour les enfants les expériences des promesses tenues et de la croyance qu’ils investissent dans les autres qui les aiment.

1 Fernand Deligy, Graine de crapule, in Œuvre, Paris, L’Arachnéen, 2007, p.129.

2 La parole de François.

3 Didier Anzieu, « Machine à décroire : sur un trouble de la croyance dans les états limites », in Psychanalyse des limites, Paris, Dunod, 2007, p. 97.

4 Michel de Certeau, « Une pratique sociale de la différence : croire », in Faire croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XVe siècles. Actes de la table ronde de Rome (22-23 juin 1979), Rome, École française de Rome, N° 51, 1981, p. 363.

5 Ibidem.

6 Michel de Certeau, « Une pratique sociale de la différence : croire », op. cit., p. 375, souligné par l’auteur.

7 Idem, p. 383.

8 Fernand Deligny, Graine de crapule, in Œuvre, op. cit., p. 127.

9 François Tosquelles, L’enseignement de la folie, Paris, Dunod, 2014, p. 149.

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